Existe-t-il un instrument plus doué pour traverser les frontières — physiques comme artistiques — que la guitare ? Elle peut être à elle seule un orchestre symphonique, fondation rythmique de genres innombrables, bande-son de récits ou de cris, voix principale et expressive. Son histoire est riche, ses chapitres écrits aux quatre coins du globe, et chaque musicien qui pose les doigts sur ses cordes y invente un nouveau langage. Le panthéon des dieux et déesses de la guitare se présente en tenue de soirée, en habits folk ou en cuir, et navigue du fingerpicking le plus délicat au solo le plus saturé.

Classique

Les origines de la guitare moderne remontent à l'ère baroque, avec ses ancêtres le luth et la vihuela. À mesure que l'instrument évolue dans sa forme, son accordage, ses techniques de jeu et ses matériaux — notamment grâce à Antonio de Torres — le niveau de musicianship se transforme lui aussi, ouvrant la voie à des virtuoses d'une technique et d'une articulation saisissantes, tandis que diverses traditions européennes se répandent à travers le monde. Le premier maître moderne est l'Espagnol Andrés Segovia, figure monumentale autant pour sa technique prodigieuse que pour son rôle dans l'introduction des cordes en nylon (contre les cordes en boyau) et la commande de nouvelles œuvres à divers compositeurs. Cette exigence de formation et cette profondeur expressive se sont perpétuées de génération en génération, avec des figures accomplies comme John Williams, David Russell, Ana Vidovic, Miloš Karadaglić et Kazuhito Yamashita. Ce qui est né sur les places de village a désormais investi les scènes des plus grandes salles de concert.

Blues acoustique / Country

Le blues est une invention spécifiquement américaine, même s'il a ensuite essaimé aux quatre coins du monde. Il est né de l'expérience des esclaves noirs du Sud, cultivé aux côtés du coton dans les plantations — notamment à Dockery Farms — et porteur de l'histoire d'un peuple déraciné. La guitare et le banjo y faisaient office de substituts culturels aux instruments indigènes de diverses régions d'Afrique, combinés au premier instrument de tous : la voix. C'était une musique de lamentation mais aussi de liberté, née des field hollers, des offices religieux et de la mémoire enracinée des musiques villageoises des terres d'origine. Les guitaristes qui jouaient le blues — des hommes comme Charlie Patton, Son House, Robert Johnson et d'autres — étaient autodidactes et vivaient leur musique, sans jamais être vraiment célébrés de leur vivant, pour être redécouverts par les générations suivantes. Parallèlement, des artistes blancs en ont repris certains éléments et les ont combinés aux formes folk britanniques pour donner naissance à ce qu'on appelle aujourd'hui le Country & Western, ou Twang.

Early Jazz / Jazz Manouche / Flamenco

L'amélioration des techniques d'enregistrement permit aux anciens banjoïstes de passer à la guitare et d'occuper une place de choix dans le jazz naissant. Parmi les premières stars — annonçant des décennies de guitaristes de jazz italiens — figure Eddie Lang (né Salvatore Massaro). D'autres figures importantes marquent cette époque : Lonnie Johnson, qui jouait également dans le registre blues, et plus tard Charlie Christian, qui hissa la guitare à l'égal de la trompette et du saxophone dans le jazz. En Europe, l'histoire moderne de la guitare passa d'abord par l'adaptation des traditions folk et son usage dans les communautés pour les événements de la vie courante et le divertissement. Instrument éminemment portable, la guitare s'associait idéalement à d'autres instruments, cordes et percussions. Chaque pays avait ses particularités : l'accordéon chez les Roms, ou la danse percussive associée au flamenco dans les régions d'Espagne — de Paco de Lucía à Tomatito en passant par Vicente Amigo. De cet univers émergea le Belge d'origine rom Django Reinhardt, père fondateur de ce qu'on appelle désormais le Jazz Manouche ou Hot Jazz, adaptation des travaux pionniers de Lang et Christian.

Blues électrique

Tandis que la vie américaine se déplaçait des campagnes agricoles vers l'industrialisme âpre des villes — notamment via la Grande Migration —, le blues reflétait cette transformation en branchant la guitare et en se faisant entendre dans de nouveaux foyers comme Chicago ou certaines régions du Texas et de Californie. Le fond restait le même : histoires de malheur, de femmes infidèles, de grande soif et de survie au quotidien — mais plus fort, plus tranchant, repoussant les limites de l'instrument. En émergèrent les premiers grands solistes du blues : T-Bone Walker, Howlin' Wolf (né Chester Burnett) et les trois Kings — B.B., Albert et Freddie — avec une musique conçue pour exhiber leur technique durement gagnée. Cette ère fut aussi celle du mentorat : les générations apprenant de celles qui les avaient précédées. L'ère du blues électrique fut également déterminante dans l'émergence du rock'n'roll, en traçant une ligne directe vers Chuck Berry et, plus tard, Jimi Hendrix.

Jazz

La guitare dans le jazz fut, pendant ses premières décennies, essentiellement un élément de la section rythmique — en partie faute d'amplification, mais aussi en raison du style big band dominant à l'époque du swing. Après la généralisation de la guitare électrique et la réduction des formations, l'instrument s'imposa comme partenaire à part entière des ensembles, et comme voix soliste. À mesure que le jazz devenait plus cérébral, les capacités singulières de la guitare — considérations harmoniques, potentiel mélodique, fonction rythmique — furent de plus en plus exploitées par une large palette de musiciens, chacun avec son approche propre, passant avec fluidité de l'accompagnement au premier plan. Dans les pas de Lang et Christian vinrent Oscar Moore, Freddie Green et Les Paul, dont les travaux sur l'électrification préparèrent le terrain pour la révolution rock'n'roll. Les années 60 et au-delà introduisirent des noms désormais essentiels : Wes Montgomery, Kenny Burrell, Jim Hall, Pat Martino, John Abercrombie, Pat Metheny et Bill Frisell.

Rock des années 60

Au milieu des années 50, la guitare était devenue le visage de la musique populaire tandis que le rock naissant — issu du rhythm and blues des centres urbains — supplantait le jazz comme style dominant, popularisé par des légendes comme Sister Rosetta Tharpe (qui jouait du rock'n'roll dans les années 40, avant même que le terme n'existe, et était une star à une époque où les femmes l'étaient rarement), Chuck Berry, Scotty Moore et le proto-shredder Dick Dale. Cela s'accéléra exponentiellement dans la décennie suivante, pour devenir l'un des totems de la contre-culture. Les guitaristes de cette époque étaient nourris au blues, éduqués au jazz et portés par la psychédélie. Des deux côtés de l'Atlantique, la guitare montait en puissance et en volume : distorsion, immenses amplificateurs, solos épiques. La communauté des guitaristes devenait une compétition à qui atteindrait la stratosphère en premier. Ce fut bien sûr Jimi Hendrix — d'autres suivirent dans son sillage, d'Eric Clapton à Terry Kath — et l'ère du Guitar God était née.

Fusion / Jazz-Rock / Smooth Jazz

Tandis que certains anciens jazzmen déploraient la naissance du rock'n'roll qui les reléguait à une quasi-invisibilité, d'autres — comme le trompettiste Miles Davis et le batteur Chico Hamilton — embrassèrent les nouvelles tendances et engagèrent de jeunes musiciens dont le langage rock était natif. La combinaison de la maîtrise jazz et de l'énergie rock explosa à la fin des années 60 et tout au long des années 70. Et tandis que jazz et rock fusionnaient, d'autres concepts s'ajoutaient à la formule — tonalités orientales, fondements classiques — via des figures de proue comme Larry Coryell et John McLaughlin. La synergie était omnidirectionnelle : quantité de groupes rock — The Grateful Dead, Frank Zappa, The Allman Brothers — utilisèrent la théorie jazz et l'improvisation pour pousser leurs explorations plus loin et complexifier leurs structures. À l'opposé, une pop lisse fut intégrée à l'équation pour donner naissance au Smooth Jazz, dont George Benson représente le sommet. Toutes les cloisons abattues, aucune source n'était hors-jeu et la polyvalence de la guitare fut pleinement célébrée.

Funk / Soul

Tandis que la fusion et le jazz-rock évoluaient principalement dans les sphères musicales blanches, la communauté noire américaine prit certaines de ces innovations et les adapta à ses propres sensibilités et expériences — la vie urbaine, ou la réappropriation d'un sentiment d'altérité dans une époque racialement turbulente, pour se faire force extraterrestre sur terre. La guitare, conjuguée à une basse ultra-présente et des batteries imparables, traduisit ces idées en un nouveau dialecte. Mi-Motown, mi-science-fiction, mi-fête dansante, des figures comme James Brown (dont les JB's comptaient le guitariste Phelps "Catfish" Collins), George Clinton (engageant Eddie Hazel, Tawl Ross, Michael Hampton et d'autres) et les scènes autour de Detroit, Philadelphie et d'autres centres urbains firent de la guitare quelque chose d'aussi tranchant qu'un rasoir et aussi fluide qu'une Cadillac bien huilée. Ces styles allaient également être absorbés par le jazz des années 70, via le groupe de Miles Davis avec deux guitares — Reggie Lucas et Pete Cosey. Et bien que cette musique soit née d'une époque socio-politique, son esprit vit toujours dans des ensembles contemporains comme les Black Pumas, nommés aux Grammy Awards dans la catégorie Nouvel Artiste en 2020.

Progressif / Avant-garde / Punk

Dès la fin des années 60, la guitare était devenue non-idiomatique, capable littéralement de tout selon les mains qui la jouaient. Nombreux furent ceux qui, à cette époque, se tournèrent vers les mouvements de musique contemporaine classique pour faire de la musique — et de la guitare — un instrument sérieux. Le niveau technique était là, incarné par Robert Fripp, Steve Howe, Jan Akkerman, Steve Hackett : il s'agissait désormais d'y ajouter la polyvalence. Le rock progressif en fut le résultat, avec des doubles albums rivalisant d'ampleur et de grandeur avec les œuvres symphoniques — corpus devenu son propre canon, exploré par des formations ouvertes d'esprit comme l'Orchestre national de jazz. Cela allait préparer le terrain pour le heavy metal virtuose des années 70 et au-delà, d'Eddie Van Halen à Dave Mustaine. D'autres encore décidèrent que la guitare était devenue trop lisse, trop prévisible, et cherchèrent à lui restituer son danger — via des musiciens comme Sonny Sharrock dans le champ jazz, ou les punks Greg Ginn de Black Flag et East Bay Ray des Dead Kennedys. Et certains prirent tout ce qui avait précédé pour inventer un espace sans genre qui n'appartient qu'à eux : de James "Blood" Ulmer et Marc Ribot à Buckethead et Keiji Haino.

La guitare à travers le monde

La polyvalence de l'instrument en a fait le principal porte-voix du langage universel de la musique. On la retrouve dans les styles indigènes de pays et régions aux quatre coins du monde. Parmi les plus féconds : le Brésil, où musiques et rythmes folk informent le rôle de la guitare dans une lignée allant d'Antônio Carlos Jobim à Egberto Gismonti jusqu'à Yamandu Costa ; la Jamaïque, où le jeu en contretemps (le skank) devint le fondement du ska puis du reggae, grâce au jeu d'Ernest Ranglin, Jah Jerry, Peter Tosh, Stephen 'Cat' Coore et d'autres ; et les pays d'Afrique de l'Ouest, où un cercle de l'histoire de la guitare — des esclaves déportés en Amérique, pionniers de nouveaux styles, finalement réabsorbés de l'autre côté de l'Atlantique — s'est refermé, que ce soit par Ebo Taylor, Ali Farka Touré, Barthélémy Attisso, Ibrahim Ag Alhabib ou Lionel Loueke.

La guitare aujourd'hui

Rock. Pop. Funk. Soul. Ska. Hip-Hop. Singer-songwriting. Nu metal. Folk. Noise. Electronica. Musique contemporaine classique. Il n'existe pas de genre où la guitare ne puisse être trouvée. Sa longue histoire et ses voyages à travers le monde ont été portés par de vastes transformations sociales, ainsi que par les innovations et les remises en question de milliers — peut-être bien davantage — de musiciens qui ont vu un assemblage de bois, de plastique et de métal prendre une forme élégante, futuriste ou violente, et ont dit : « Je veux jouer ça. »

Par Andrey Henkin