« La toute première chose dont je me souvienne dans ma prime enfance, c’est d’une flamme, une flamme bleue jaillissant d’une cuisinière. » C’est par ces mots que Miles commence son autobiographie. On peut y lire ce qui caractérise une partie de sa musique : A Kind Of Blue, pour paraphraser le best-seller du trompettiste. Les blue notes, c’est l’histoire de sa vie, lui qui enregistra pourtant bien sous son seul nom peu pour l’historique label au regard de carrière. C’était au début, quand le jeune homme à la trompette était essentiellement signé sous l’étiquette Prestige, comme le Blue Period, trois titres – dont Out of the Blue, décidément – mais une sacrée équipe (Art Blakey, Percy Heath, Sonny Rollins…). Bientôt il gravera Blue Haze et puis Blue In Green.
Qui dit bleu, pense aussi blues. « Une musique toujours présente chez Miles », confiera un jour John McLaughlin. En la matière, celui qu’on baptisera le Prince of Darkness aura été plus que prolixe : Blues by Five, Blues For Pablo, Blues in F, Celestial Blues, Basin Street Blues… Sans oublier The Meaning of the Blues, dont il délivrera une version magistrale en 1957 sur Miles Ahead, volutes bleu nuit sublimées par Gil Evans. Justement de quoi s’agit-il exactement ? « Le blues, ce n’est ni un nom, ni un mot, ce n’est pas une étiquette, c’est juste un son : le son bluesy. Ma musique sonne bluesy, de plus en plus bluesy, mais elle a toujours sonné ainsi. C’est le son noir de ma musique. Ce qu’il faut dire, c’est que le son du blues se répand aujourd’hui, il tend à devenir universel. C’est le son de l’époque », confiera-t-il en 1984 à Jazz Magazine.
C’est cela qui hante sa musique, ce sentiment profond dont la meilleure traduction est peut-être l’explicite All Blues : un blues tout en modalités qui l'ancre dans ses propres racines, quand il rendait visite à son grand-père au cœur du Midwest, et nous arrime hors du temps. « J'ai écrit ce blues qui essayait de retrouver ce sentiment que j'avais quand j'avais six ans, marchant avec mon cousin le long de cette sombre route de l'Arkansas. J'ai donc écrit environ cinq mesures de cela et je l'ai enregistré et ajouté une sorte de son en cours d'exécution dans le mix... ».

Ces deux-là sont nés en 1926 et furent associés pour quelques années, avant de tracer chacun de leur côté un futur possible du jazz. Coltrane intègre le quintette de Miles en 1955. Quatre ans plus tard, ils enregistrent ensemble Kind of Blue, le best-seller ultime du jazz. À Coltrane qui lui dit avant un concert avoir du mal à conclure ses chorus, Miles répond sèchement : « Essaie donc de retirer le saxo de ta bouche. » Désormais, ils vont représenter deux voies pour le jazz.
Malgré leur entente ponctuelle et leur respect mutuel, ces deux musiciens entrés l’un et l’autre dans la culture du vingtième siècle avaient bien des points de divergence, à commencer par leurs origines sociales. Miles a grandi dans une famille aisée de l'Illinois, Coltrane dans une famille de la “middle class” de Caroline du Nord. Ils en garderont deux conceptions du rapport au mystique, Coltrane étant né dans un environnement très pieux (son père est révérend) et Miles dans un milieu plus affranchi (son père est chirurgien dentiste). C’est pourquoi ce dernier sera diplômé de la réputée Julliard School, « Nouvelle Star de la Trompette Jazz » selon Esquire à tout juste vingt ans et icône de Saint-Germain-des-Prés, tandis que Coltrane, après un passage au sein du big band des Marines, joue du rhythm'n’blues et tient le pupitre de grands orchestres.
Et quand ils se quittent, Miles forme un second quintette (Wayne Shorter, Herbie Hancock…) qui l’emmène vers le jazz éclectique, Coltrane révolutionne la formule du quartet (McCoy Tyner, Elvin Jones…) qui va vers des sommets acoustiques, dont témoignent le chef-d’œuvre A Love Supreme. Désormais il suivra sa femme Alice vers les spiritualités orientales, s’émancipant des canons du jazz canal historique, tout comme Miles se tourne vers le rock, la soul et le funk, guidé par sa nouvelle épouse Betty e qui le branche avec Jimi Hendrix et consorts. Ils se retrouveront dans l’au-delà, ayant chacun un astéroïde à leur nom.
Au mitan des années 1960, le trompettiste a constitué une équipe, reconstituant autrement le fameux quintette qui fit sa notoriété au cours de la décennie précédente. Aux baguettes, Tony Williams, le feu des fûts ; à la contrebasse, Ron Carter, un métronome du genre pas économe ; au piano, Herbie Hancock, déjà considéré comme un étalon maître des claviers ; et puis le saxophoniste Wayne Shorter, le dernier venu, qui va insuffler la nouvelle direction à suivre. « Je savais qu’ils formeraient une entité musicale », résume Miles dans son autobiographie, avant de développer les qualités de chacun de ses petits jeunes promis à la postérité que l’on sait désormais.
Ce n’était pas la première fois qu’il révélait aux oreilles du monde des talents appelés à devenir légendaires. Coltrane fut ainsi révélé au sein de sa formation, tout comme Bill Evans qui prendra définitivement son envol en se délestant du poids de l’aura de Miles. Ce ne sera pas non plus la dernière fois que le trompettiste devait être l’accélérateur de carrières, certes déjà en cours, pour des musiciens qui bénéficièrent de ses lumières. Ce fut le cas de John McLaughlin, qui débarque au début 1969 à New York pour intégrer le Lifetime de Tony Williams. « Par chance, hasard, destin, j’ai rencontré Miles le jour même de mon arrivée. Le lendemain, il m’a invité à venir jouer pour In A Silent Way, un thème de Joe Zawinul. Personne ne savait que je venais ! », se remémorait en 2012 le guitariste, avant d’ajouter : « Miles m’a dit d’une voix zen : “Tu joues comme si tu ne savais pas jouer de la guitare. » Il retiendra la leçon.
« Miles avait l’intelligence de réunir les meilleurs musiciens au meilleur moment, de les laisser libres de créer tout en les stimulant pour qu’ils donnent le meilleur d’eux-mêmes. Je me souviens qu’il fredonnait les rythmes de base à l’oreille des batteurs et bassistes, juste des indications tout en insistant pour qu’on soit libres. » A l’époque d’autres futurs cracks sont là : Jack DeJohnette, Keith Jarrett, Chick Corea… Tous savent ce qu’ils doivent à Miles, l’alchimiste sorcier. Bientôt d’autres rejoindront cette université informelle: John Scofield, Kenny Garrett et bien entendu Marcus Miller, l’émérite bassiste qui produira des albums de son boss. « Miles m’a fait découvrir ma propre voie en tant que bassiste. (…) Dans le groupe de Miles, je ne pouvais copier personne et avoir le son qu’il fallait. Il m’a forcé à jouer ce que je ressentais. »
Rarement un musicien aura été capable de remettre en jeu ses acquis, ayant « révolutionné la musique cinq fois » selon ses termes. Il aura ainsi toujours été à l’affût, prompt à changer au gré de ses intuitions. À son entrée en scène, Miles choisit la voie du bebop de Charlie Parker. « J’étais tellement sous le choc que je me suis montré incapable de déchiffrer une seule note. » Plus que la classieuse Juilliard School, c’est dans les clubs de la 52ème rue qu’il prend bonnes notes de ses mentors, dont Max Roach. « Il m’a tout appris quand nous vivions ensemble et que nous jouions avec Charlie Parker. Il m’a enseigné que le batteur doit toujours protéger le rythme par une pulsation intérieure, et pour cela il faut la foi, un rythme au sein du rythme. »
À la pointe de l’avant-garde jazz, le nouvel élu va pourtant déjà renaître avec Birth of Cool, acte fondateur d’une amitié faite pour durer avec Gil Evans qui choisit de ralentir le tempo. Le style West Coast va bientôt s’en inspirer, et lui en gardera un sens du silence qui fera aussi la différence de son style. Pas le temps de respirer qu’il crée une nouvelle formule avec Walkin’, « Je voulais ramener la musique vers le feu, vers les improvisations du bebop. » Dans la foulée, un premier quintette qui fera date. Le hard bop renoue avec la puissance expressive des negro spirituals. Il aurait pu en rester là qu’il serait déjà entré dans la légende du jazz. Sauf que voilà, le trompettiste regarde devant : il vient d’enregistrer Miles Ahead, il va graver Milestones, manifeste du jazz modal. Gil Evans lui offre alors des écrins, à l’image de l’incontournable Sketches Of Spain en 1960.
Quatre ans plus tard, le revoilà à la tête d’un second quintette dont l’ambition est la liberté contrôlée à l’heure du free jazz. E.S.P., Miles Smiles, Sorcerer… Constamment sur le qui-vive, le groupe se fonde sur une quasi télépathie musicale. Au sommet, Miles provoque un nouveau renversement esthétique, sous le choc de Sly Stone et Jimi Hendrix. Les enregistrements deviennent des séances d’improvisations collectives, recomposées en post-production par Teo Macero. En une paire d’années, il enchaîne les séances qui font l’histoire : In A Silent Way, Bitches Brew, Live-Evil… Le Miles électrique pousse le pitch jusqu’au bout, dans une furia free afro funk qui préfigure ce que sera le son d’un jazz sous perfusion technologique.
En attendant, après la formidable oraison He Loved Him Madly pour Ellington, et puis une retraite où il ne touche plus son instrument, le Phénix qu’on pensait cramé pour avoir tutoyé de trop près les paradis artificiels renaît en 1980. Finis les doux délires, Miles se convertit à une musique plus lisible, qui lui permet de séduire un public renouvelé. Comme prédit dans l’explicite We Want Miles, il est devenu une star. Tutu en sera le peak ultime, avant de s’essayer au hip-hop avec le rappeur Easy Mo Bee. Las, pour la première fois de sa vie, il concède en 1991 à des concerts qui reviennent sur son passé. La messe est dite.
Star People. Le titre en soi de cet album de 1983 rappelle que Miles aura traversé les époques en restant hip. Et cela commença dès la mort de Parker, quand Marlon Brando, Frank Sinatra, Ava Gardner viennent écouter le prodige. Quelques années plus tôt, il eut une histoire avec Juliette Gréco, la muse de Saint-Germain-des-Prés. Au printemps 1949, ils vont s’aimer une poignée de semaines, et puis après toute une vie par procuration. « Je n’avais jamais vu un homme aussi beau et je n’en ai pas vu depuis, se souviendra bien plus tard Juliette Gréco. J’étais dans les coulisses et il jouait : un profil de dieu égyptien ! », dira la chanteuse. Et lui : « La musique avait été toute ma vie jusqu’à la rencontre avec Juliette. Elle m’a appris ce que c’était d’aimer quelqu’un d’autre que la musique. »
La Française ne sera pas la seule. Parmi toutes ses conquêtes, Betty Mabry, jeune chanteuse de soul au tempérament bien trempé, va relooker l’ancien homme à la chemise verte. Lunettes aux verres surdimensionnés, pantalons en peau de lézard, bracelets de cuir… L’heure est aux teintes psychédéliques, et le trompettiste fréquente alors une boutique de Soho, tenue par deux amies, Colette et Stella, la femme d’Alan Douglas, le manager d’Hendrix. « Dans la boutique de fringues, il y avait tout le monde : Ornette, Larry Young, les Stones et Miles ». Le dressing room de Miles, aussi vaste qu’un salon, abritait des centaines de tenues de scène, rangées derrière un coquet rideau qu’ouvrait un mécanisme électrique. Le peintre Mati Klarwein fréquente aussi les lieux. La pochette de Bitches Brew est née de cette rencontre du troisième type.
Une quinzaine d’années plus tard, toujours looké de pied en cape, le « Picasso du jazz » va rencontrer une autre femme : la sculptrice Jo Gelbard qu’il croise dans l’ascenseur. Ils vivent dans le même immeuble de la Cinquième Avenue. Coup de foudre et conséquences inédites. « Il faisait des croquis et m'a demandé de l'aider. Je suis donc allée dans son appartement, à l'étage, j'ai regardé ses œuvres et je lui ai donné mon avis », se souvient-elle en 2005 durant une interview pour JazzWise. Miles va peindre dans un style proche de Basquiat, avec une touche afro. « Quand il prenait son pinceau et sa peinture, il était redoutable – comme un enfant avec des tubes de peinture à la maternelle. Il en versait généreusement et mélangeait jusqu'à obtenir une pâte trop épaisse, puis il recouvrait tout. Il adorait la texture et la sensation. » Rien à voir avec l’image qui orne la bande originale qu’il signe en hommage au boxeur Jack Johnson. On y découvre le premier champion du monde des poids au volant d’une rutilante décapotable, des femmes blanches à ses côtés. La concordance avec Miles paraît évidente, lui qui aimait briser les codes de bonne conduite, lui qui aimait les belles bagnoles, au risque de se briser le corps, lui qui mettait les gants de boxe, ayant eu pour premier modèle Sugar Ray Robinson, un autre champion du monde connu pour son style flamboyant. Tout un symbole.
« Je pense beaucoup à Monk ces temps-ci, parce que tout ce qu’il a composé peut se retrouver sans problème dans les rythmes nouveaux qu’utilisent les jeunes musiciens… » À l’hiver de sa vie, le trompettiste fait le bilan, et dans la liste de ceux qui ont compté figurent bon nombre de pianistes. À commencer par Duke Ellington, dont il déclina l’offre de rejoindre l’orchestre mais à qui il rendra sans doute l’hommage le plus vibrant à l’heure de son décès, en 1974. Vingt ans plus tôt, il y eut Monk donc, avec lequel il eut fort à faire lors de sessions devenues légendaires. Sur une prise de The Man I Love, on les entend s’engueuler, Miles disant au mythique ingénieur du son Rudy Van Gelder de tout garder sur la bande. Sur ce thème, Monk s’absente en un silence éloquent, un instant de suspension qui sonne aujourd’hui un grand moment de musique, tout comme son solo sur Bag’s Groove, où il sculpte par blocs le son du futur face au visionnaire ausculteur du son qu’était Miles.
Au cours des années 1950, il y aura pléthore de maîtres des noires et ivoires : Horace Silver, Red Garland et consorts. Il y aura surtout Ahmad Jamal, qu’il est allé écouter sur les conseils de sa sœur. « Toute mon inspiration vient de lui », dira-t-il dès 1958. Ils ne laisseront aucune trace discographique ensemble, même si Miles salue le pianiste de Pittsburg avec Ahmad Blues. Cette année-là, Bill Evans rejoint le groupe de Miles pour un peu moins d’un an. C’est peu, mais c’est suffisant pour graver un sommet : Kind of Blue. « Sa façon de jouer, le son qu'il obtenait, évoquaient des notes cristallines ou l'eau scintillante d'une cascade limpide. J'ai dû adapter le son du groupe au style de Bill en jouant des morceaux différents, plus doux au début. » Et quand s’ouvrent les années 1960, Miles recrute un petit prodige : Herbie Hancock, qui va poser son toucher sur la décennie, jusqu’à être encouragé par le boss à jouer sur un Fender Rhodes dès 1968, et puis même du Farfisa.
« Le piano acoustique est un instrument dépassé. Il appartient à Beethoven et ne correspond plus à notre époque. » On connaît la suite pour Herbie Hancock, qui se branchera résolument sur ce courant électrique. Pour Miles, il y aura encore quelques esthètes du clavier : Joe Zawinul à l’orgue, Chick Corea au piano électrique, Keith Jarrett également au tabouret. En réaction aux visions hérétiques du sorcier du son, tous produiront bientôt des disques fondateurs. Sans oublier de citer celui qui fut son « meilleur ami », Gil Evans qui aura taillé des arrangements à la mesure de celui pour qui la musique était aussi une histoire de silence.
Par Jacques Denis