Loin des stéréotypes, les planètes créoles sont, par essence, multiples. Chez Kassav, la culture caribéenne se mixe avec le funk au point de subjuguer le trompettiste Miles Davis qui voyait, au travers de cette formation, le pendant local d’Earth, Wind & Fire. Originaire de la Martinique, le pianiste Mario Canonge fait, pour sa part, dialoguer le jazz et les patrimoines antillais, au travers de compositions sophistiquées. La métropole n’est pas en reste avec le trompettiste Ludovic Louis. Et les Paulista de Liniker e os Caramelows ou la chanteuse Luedji Luna offrent une vision métissée et tolérante du Brésil, l’un des grands réservoirs culturels de l’Amérique latine... Dans un contexte mondialisé où les identités se démultiplient, ces groupes ou interprètes apparaissent comme les tenants de la mémoire, des références artistiques novatrices, bref des artisans de la communication entre les cultures…
Par-delà leurs différences linguistiques, géographiques ou musicales, les cultures créoles partagent un destin commun : celui de l’Afrique et de la traite Atlantique ou apparentée. Entre le XVIème siècle et le XIXème siècles, les puissances européennes ont ainsi organisé un vaste système de déportation humaine destiné à alimenter les plantations et l’économie coloniale des Amériques, de la Caraïbe et de l’océan Indien. Les chiffres sont terribles : entre quatorze et dix-sept millions d’Africains ont été arrachés à leurs terres d’origine puis dispersés vers les territoires asservis (source : Mémorial de l’Abolition de l’Esclavage-Nantes). Sur l’île de Gorée, face à Dakar, la célèbre « Porte du non-retour » demeure l’un des symboles de cette histoire. Mais d’autres ports ont joué un rôle important dans le commerce triangulaire, notamment Luanda, la plaque tournante du trafic portugais vers le Brésil, ou Ouidah, un vaste centre négrier de l’actuel Bénin.
À ce titre, le golfe de Guinée constitue l’un des grands foyers créoles. Avec la traite Atlantique, les populations africaines ont naturellement emporté avec elles leurs croyances, notamment le culte yoruba et la mystique vodoun, des pratiques fondées sur le polythéisme et l’animisme. Mâtinées de chrétienté, ces traditions religieuses ont donné naissance, au fil des décennies, au vaudou haïtien, à la santería cubaine ou au candomblé brésilien. Ainsi à Port-au-Prince comme à La Havane ou à Salvador de Bahia, Papa Legba, Obatala ou Xango demeurent des idoles centrales dans les cérémonies, les chants et les danses du cru. Passionnant car évolutif, ce legs syncrétique se retrouve naturellement dans les instruments en rapport via les tambours batá cubains, le kayemb réunionnais ou la cuica brésilienne. Incarnations de cette dimension spirituelle, des compositeurs ou courants comme Chucho Valdés, Lindigo ou les acteurs du mouvement Black Rio prolongent cette mémoire afro-descendante… Alors que, comme par un irrésistible mouvement de balancier, des créateurs ou festival africains parmi lesquels le Benin International Musical, le Gangbé Brass Band ou les Vodun Days répondent désormais, de manière légitime mais troublante, à ces siècles de traumatismes…
Née dans les plantations guadeloupéennes, la culture gwoka est à la fois une musique et une forme de résistance. Longtemps méprisé par les élites et l’administration française, ce genre voisin du bèlè martiniquais s’est construit à partir des rythmes transmis par les descendants africains, et notamment par les nèg marrons. Son cœur battant reste le tambour ka, fabriqué à partir de tonneaux. Autour de lui se déploient le chant, la danse et l’improvisation collective. Concrètement, le gwoka repose sur sept rythmes dont le léwòz, le kaladja, le toumblak, le padjanbèl, le graj, le menndé et le woulé. Codifié, chacun de ces temps est associé à des usages sociaux ou émotionnels précis. Cette musique accompagne donc les fêtes populaires, les luttes sociales mais aussi des cérémonies plus intimes comme les veillées funéraires. Elle ne se limite pas au divertissement mais constitue bien un langage communautaire et politique.
À partir des années 1970, le gwoka connaît une réhabilitation grâce à des artistes comme Guy Konkèt, Érick Cosaque, ou la première mouture de Kassav et son allusion vénéneuse à la… galette de manioc. Ces musiciens revendiquent une identité antillaise forte et ouvrent le gwoka au jazz, aux musiques africaines ou aux expérimentations contemporaines. Aujourd’hui, des noms comme Célia Wa, en solo avec le beau « Fasadé » comme avec ExpéKa, ou bien encore Magic Malik et son projet emblématique « Ka-Frobeat », prolongent cet héritage en mêlant apports séculaires et création moderne. Inscrite depuis 2014 au patrimoine immatériel de l’UNESCO, cette culture faite de résilience apparaît telle une expression majeure des diasporas africaines dans la Caraïbe, capable d’influencer les scènes du monde entier. Pour preuve la liaison établie dans les années 2000 par le saxophoniste américain David Murray, dans sa quête jazz, avec les Gwo-Ka Masters…
Située à l’embouchure du fleuve Mississippi, La Nouvelle-Orléans est, on l’oublie parfois, l’un des grands territoires créoles du continent américain. Fondée par les Français en 1718 puis administrée par l’Espagne avant d’être vendue aux États-Unis en 1803, la ville s’est construite au gré des courants musicaux. À Congo Square, dès le XVIIIème siècle, les esclaves sont autorisés à se réunir le dimanche pour danser et jouer des percussions, des instruments pourtant interdits dans les proches plantations de coton. Depuis, ce lieu est devenu un laboratoire majeur où rythmes africains, chants créoles et partitions européennes se rencontrent. Des légendes comme Louis Armstrong ou Jelly Roll Morton héritent directement de cette culture. Sur place, le jazz dialogue avec les fanfares dont les fabuleux Soul Rebels ou le New Breed Brass Band, avec les prêches vaudous de l’hallucinant Dr. John, au contact du funk savant d’Allen Toussaint ou des Neville Brothers, et jusque la bounce, d’après cette version débridée et populaire du hip hop…
Popularisée par l’excellente série télé Treme, d’après ce quartier de la Big Easy, la communauté des black indians ou indiens de Mardi gras exprime de manière significative le tissu bigarré ambiant. Hommage aux esclaves fugitifs accueillis, en leur temps, au sein des tribus amérindiennes du bayou, ces groupements se retrouvent tous les ans lors du carnaval, au travers de défilés impressionnants faits de perles et de plumes. À cent lieux des poncifs et stéréotypes, cette célébration est symbolisée par Cha Wa, un ensemble qui mixe avec force le rhythm and blues et un authentique folklore amérindien du Sud profond. Enfin, parangon de cette dimension hybride, un collectif comme « Nola Is Calling » synthétise les nouvelles tendances de la cité-croissant. Produit par l’excellent David Walters, cet album aux allures de performance réunit le rythmicien béninois Bonaventure Didolanvi ou le MC HaSizzle. Créative, cette expérience inédite est prolongée par « Call & Response » un documentaire réalisé par Arno Bitschy et Élodie Maillot, d’après cette technique vocale séminale…
À Point-à-Pitre comme à Fort-de-France, des écrivains comme Aimé Césaire, l’un des créateurs du mouvement de la négritude, mais aussi Édouard Glissant, Maryse Condé ou Raphaël Confiant ont largement exploré les identités créoles, les fractures sociales et le passé qui va de pair. Adeptes de l’oralité et souvent engagés, ces auteurs ont commenté avec force, la vie insulaire (lisez donc la fantastique saga « Texaco » du primé Patrick Chamoiseau et sa syntaxe époustouflante) comme l’exil parfois forcé, en métropole. Brillantes, ces figures intellectuelles ont eu une incidence évidente sur une part de la chanson créole, pour le moins sa sensibilité naturaliste, et des interprètes comme Super Combo avec le terrible « Moin Domi Dewo » ou le super-groupe Kassav et «An-Ba- Chen'n La ».
Puissants, les ambassadeurs du zouk dépeignent ici une réalité cruelle. Derrière l’apparence festive (on pense aux bordées de claviers et au rythme up-tempo contagieux) apparaît le quotidien des classes populaires. Témoignage subtil, «An-Ba- Chen'n La » joue la carte de la métaphore filée. Outre l’esclavage et la déportation en rapport, cette plage peut également être perçue comme une critique, en filigrane, du Bumidom, d’après ce dispositif public présenté, dans les années 60, comme une solution au chômage ultramarin : « Très souvent nous partons loin, loin du pays / Nous emmenons notre musique partout. / Il est temps que le monde sache / Que les Antilles existent / Et que c’est l’amour qui nous guide / Sur notre peau il y a le soleil / Dans notre cœur il y a le tambour / La farine de manioc, la noix de coco et la chaleur / Il est temps que le monde sache / Que les Antilles existent ». Parfaite intégration du zouk à des thématiques difficiles comme la condition sociale, ce titre de Patrick Saint-Éloi sorti en 1985 prend ici des allures de revendication…
Longtemps proscrit à La Réunion car associé aux revendications indépendantistes, le maloya a pourtant survécu grâce à de fortes personnalités. Parmi ses hérauts, Danyèl Waro occupe une place déterminante. Dès les années 1980, ce dernier impose une production acoustique mais véloce portée par le roulèr et le kayamb, selon ces percussions endémiques de cette partie des Mascareignes. Certains titres comme le vibrionnant « Batarsité » ou la reprise de « La Mauvaise Réputation » de Georges Brassens révèlent un tempérament indomptable. Associé à des racines africaines prégnantes, le chanteur dénonce ici l’esclavage et l’aliénation inhérente au profit de la dignité créole. Saisissante, sa voix tendue, presque incantatoire, transforme littéralement chaque morceau en acte militant.
Apparue quelques décennies plus tard Ann O'Aro, se démarque quelque peu de l’univers afro-malgache. Découverte par Philippe Conrath, le créateur et tête chercheuse du label Cobalt, la jeune femme prolonge l’esprit du maloya tout en l’ouvrant à une expression plus intime et contemporaine. Là où le puissant Danyel Waro s’inscrit dans une défense collective de l’identité réunionnaise (écoutez-donc son duo avec le rappeur sud-africain Tumi), la bouleversante Ann O’Aro revêt une dimension existentielle au travers des violences faites aux femmes et des blessures personnelles. Parfois proche du cri, son chant mêle de manière intense poésie, théâtre et rythmiques ancestrales.
Révélateur, le destin croisé de ces deux artistes dévoile l’évolution du maloya. Foncièrement militant, ce registre a su évoluer vers une forme artistique reconnue à l’international, grâce à des figures comme Kaloune ou Maya Kamaty, la fille de Gilbert Pounia de Zizkakan… Intéressants, ces tempéraments rappellent que le maloya est né dans la douleur, celle de l’esclavage et des dominations coloniales. Pourtant ces interprètes prouvent aussi que cette scène reste un espace de création et de liberté : chez Danyèl Waro comme chez Ann O’Aro, le maloya se chante et demeure donc debout, définitivement…
Alternative à la très populaire cumbia ou à la musique dite marimba du rivage Pacifique, la Champeta règne en maître sur la côte Caraïbe de la Colombie. Diffusé par les picós après ces sonos rutilantes voisines des sound systems jamaïcains, ce répertoire témoigne de la proximité entre l’Afrique et une bonne partie de l’Amérique du Sud. Basé à Barranquilla ou à Carthagène des Indes, des villes marquées par la traite esclavagiste (situé dans la montagne, le proche palenque de San Basilio est un haut lieu du marronnage), ce creuset mêle de façon détonante les mélodies latines et les musiques africaines dont le highlife, la rumba congolaise et son pendant moderne, le soukouss… Sélectionnée par la DJ Edna Martinez pour le catalogue anglais Soundway, une excellente anthologie vouée à ces sonos mobiles mixe au passage les légendaire rumberos de Zaïko Langa Langa à des pépites dont le Santoméen Pedro Lima et ses mélodies lusophones un brin traînantes…
Réalisé par le DJ et producteur Lucas Silva, une pointure de l’édition phonographique, en Colombie comme en France, et par le réalisateur et anthropologue Sergio Arria, le documentaire Les Rois Créoles de la Champeta retrace avec soins ce mouvement finalement récent. Ramenés par des marins de retour d’Afrique (on ne parlera jamais assez de la fonction des sites portuaires, quels que soient les genres abordés…), différents registres dansants se sont trouvés assimilés dans les quartiers populaires de cette fine bande littorale d’Amérique du Sud, au contact de la population afro-descendante. Peuplée par différentes générations ou styles urbains dont le rap et le dancehall, ce qui fait finalement sens, cette culture diffusée à même le bitume symbolise avec force la théorie de l’Atlantique noir selon la réflexion du sociologue anglais Paul Gilroy et ses analyses étalées de part et d’autre de cette dorsale maritime.
Par Vincent Caffiaux.