Multiples, les claviers absorbent les influences et changent sans cesse de fonction. Cette dimension est perceptible chez le Jamaïcain Monty Alexander, un pianiste swing ou bop et trait d’union naturel avec le reggae. Chère à Manfred Eicher, cette liberté irrigue également le catalogue ECM, une enseigne allemande qui propose une idée pour le moins contemplative et parfois minimaliste du piano. De son côté, Vanessa Wagner fait dialoguer le répertoire classique et les textures électroniques comme le prouve son travail avec le Mexicain Murcof ou le Français Molécule. Disciple de Jimmy Smith et de Booker T., Delvon Lamarr réactive, quant à lui, l’orgue Hammond B-3 comme moteur de la classieuse frange mod. Quant à General Elektriks, cet ensemble marqué par Bernie Worrell transforme les modules analogiques en une centrale funk incandescente. Demeurent les arrangements sur grand écran, ceux qui instaurent une tension ou une respiration comme l’indiquent Martial Solal, Michel Legrand ou Erroll Garner, les chefs d’orchestre des légendaires Jean-Luc Godard, Jacques Demy ou Clint Eastwood…
Né à Kingston mais installé très tôt aux États-Unis, Monty Alexander est une figure singulière du jazz, capable de faire dialoguer le swing, le bebop ou le skank sans jamais hiérarchiser les genres… Attachant, son jeu possède une énergie immédiatement reconnaissable via une main gauche rythmique et un phrasé pour le moins lumineux. Pourtant, au sein de la constellation caribéenne et de sa myriade d’instruments ou de particularismes, le pianiste occupe une place à part. Là où le Dominicain Michel Camilo pousse la virtuosité et où le Cubain Gonzalo Rubalcaba explore des structures harmoniques complexes, Monty Alexander reste attaché au groove et aux liens historiques entre les styles musicaux. Confondante, cette approche artistique fait écho à Eddie Palmieri, l’empereur des rythmes nuyoricains, ou à Chucho Valdés, le maître des mystiques tambours batá…
La scène et les albums live sont les territoires privilégiés de Monty Alexander comme le prouve la prestation intitulée Harlem-Kingston Express. Mieux qu’un simple concert, il s’agit ici d’une synergie entre le célèbre quartier afro-américain de New York et la turbulente Jamdown, le berceau de son imaginarium. Relais de claviéristes comme Jackie Mittoo et Tyrone Downie, les fers de lance des Dub Vendors (l’un des différents side band de Sir Coxsone) ou des Wailers, le pianiste confirme un lien profond avec son île natale comme l’induit Stir It Up… un hommage émouvant à Bob Marley. Autre point fort de sa discographie, la relecture du thème Exodus est exemplaire. Subtile, la première variation renvoie ainsi au film d’Otto Preminger et au bateau emblématique de l'État d’Israël. Alors que la seconde partie de cette fresque historique convoque la longue plage afro-centriste signée par le roi du reggae. Cette double référence résume cette volonté de relier cinéma, jazz et registre tropical dans un même mouvement. Un cadre passionnant que Monty Alexander partage avec son compatriote, le guitariste Ernest Ranglin…
Le label Edition of Contemporary Music alias ECM Records a construit une esthétique immédiatement identifiable, un son et des arrangements certes, mais aussi une manière de vivre la musique… Fondé en 1969 par Manfred Eicher, ancien contrebassiste formé au classique, ce catalogue a développé une philosophie qui dépasse largement le cadre du jazz. La célèbre formule du label, soit “Le plus beau son après le silence”, synthétise de façon éloquente cette ligne poétique. À ce titre, l’espace, la précision acoustique et le refus de tout bavardage stylistique sont les éléments essentiels de cet univers. Léchées, les prises de son et la matière inhérente privilégient la profondeur, les réverbérations et un surprenant panorama architectural. Centre de gravité, le piano est résumé ici par Keith Jarrett et diverses ses multiples sorties pour ECM, dont le très célèbre Köln Concert de 1975.
Souvent empruntées aux codes de l’art contemporain via des photographies abstraites, des paysages oniriques et une typographie discrète, les pochettes d’albums reflètent un goût évident pour le design scandinave. Mal Waldron, la première signature du catalogue bavarois, Paul Bley, auteur du définitif Open, To Love, et le bouleversant Fred Hersch, en solo ou avec le bugliste et trompettiste italien Enrico Rava, symbolisent les rapports intrinsèques entre contenant et contenu. Disponible chez Qwest TV au travers de parenthèses fascinantes, ces différents compositeurs alimentent un roster dont la principale quête reste l’épure. Réédité depuis quelques mois, certaines pierres d’angle du catalogue profitent du retour en grâce du microsillon pour valoriser cette charte élégante. C’est le cas de Saudades , le superbe opus de Naná Vasconcelos, le virtuose du berimbau, d’après cette percussion brésilienne indissociable de la capoeira et des religions afro-descendantes. Capté en 1979, ce disque est désormais disponible au sein de la superbe collection audiophile Luminessence.
Comme pour le trio anglais Mammal Hands, le pianiste israélien Yaron Herman ou son compatriote Paul Lay, la pianiste Vanessa Wagner incarne une génération de musiciens classiques qui ne considèrent plus les frontières esthétiques comme des lignes infinies mais bien comme des points de croisement. Pionnier, son parcours témoigne d’une ouverture progressive vers les musiques électroniques. Sans renoncer à l’exigence du toucher, elle explore des formes où la répétition et la texture sonore prennent autant d’importance que la virtuosité. Cette démarche apparaît notamment dans ses collaborations avec Murcof, une pointure mexicaine génératrice d’une production atmosphérique audacieuse. Ensemble, ils développent un dialogue où le piano acoustique rencontre les nappes numériques. Plus qu’une fusion, il s’agit bien de présenter la musique classique comme une matière vivante. Un pouvoir que Vanessa Wagner exerce aussi avec Molécule, dont le travail fondé sur les captations de terrain (il a notamment enregistré un disque au sein d’un chalutier, lors d’une campagne de pêche homérique en mer du Nord) rappelle les field recordings chers à Alan Lomax, la musique concrète inventée par Pierre Henry et Pierre Schaeffer…
Salvatrice, cette rencontre s’inscrit dans une histoire bien plus vaste. Dès les années 1970, Brian Eno, l’extravagant claviériste de Roxy Music, revendiquait déjà Erik Satie et sa fameuse musique d’ameublement… Dans un autre registre, Herbie Hancock a démontré qu’un instrumentiste jazz pouvait s’enticher de technologie et de mythologie urbaine. De sa passion pour les claviers analogiques ou numériques jusqu’aux expérimentations de la méconnue trilogie Future Shock, Sound System et Perfect Machine, ce dernier a balayé d’un revers de main les nombreux préjugés de classe… Produite par France TV, la collection Variations ouvre la focale au travers de rencontres inédites. Outre Vanessa Wagner et Molécule, une poignée de créateurs s’associent le temps d’un programme autour d’une thématique ou d’un compositeur. Parmi ces tandems on retrouve Thomas Enhco qui confronte son bagage académique aux mélodies digitales de Zadig pour un hommage à Bernard Herrmann ; ou bien encore la claveciniste Tamar Halperin qui délivre un jeu brillant face au beatmaker Marc Romboy, autour de l’œuvre baroque d’Henry Purcell…
Issue du courant modern jazz avant d’être amplifiée par les albums des Who, des Kinks ou des Small Faces, la culture Mod a largement imprégné la classe populaire anglaise. Apparu à la fin des années 50, ce mouvement symbolisé par les costumes Ivy League, les fameuses parkas des surplus militaires et les mocassins italiens se passionne pour les genres venus des États-Unis ou de la Jamaïque comme le rhythm and blues, la (Northern) soul ou le ska… Indissociables des disquaires et des clubs dont le fameux Ronnie Scott’s à Soho, ces jeunes dandys de la classe ouvrière circulent uniquement en scooter (Lambretta, si possible…) tout en entretenant une rivalité féroce avec les rockers…
Dans cet univers ultra-codifié, l'orgue Hammond occupe une place privilégiée. Dès les années 50, Jimmy Smith, Jimmy McGriff, Rhoda Scott puis Booker T. imposent un son unique. Ce clavier devient l’emblème de ce creuset comme l’induit Jerry Dammers, le fondateur du label 2 Tone Records et claviériste des Specials. Indissociable du patrimoine britannique, cet apport connaît une nouvelle jeunesse grâce à Paul Weller. Avec The Jam, The Style Council puis en solo, cet auteur de short stories cinglantes proche du producteur Eddie Piller et de l’acteur Martin Freeman entretient l'esprit Mod tout en l'ouvrant aux influences contemporaines.
À l’instar de Daptone, de Lachy Doley ou de certains accents à l’orgue de Lucky Peterson , le Delvon Lamarr Organ Trio apparaît aujourd'hui comme la résultante de cette histoire. Sobre mais novateur, le groupe signé par Colemine Records (on ne peut pas s’empêcher de penser au Working in The Coal Mine d’Allen Toussaint et Lee Dorsey) s’impose aujourd’hui au travers de jolis succès critiques et scéniques. Proverbial, ce combo perpétue ainsi l'âge d'or de l’orgue 60’s avec spontanéité. Comme pour certains groupes et notamment les célèbres Doors, c’est Delvon Lamarr qui assure lui-même les lignes de basse. Intéressant, ce son est perceptible avec Close But No Cigar, le premier LP de la formation et des vignettes instrumentales comme la plage titulaire et son esprit 70’s ou bien encore Little Booker T, un hommage en règle à l’organiste des MG’s et chef d’orchestre de la Stax…
Avec son nom en forme de jeu de mot malin, General Elektriks est l’incarnation d’une certaine idée du funk tricolore. Avant de lancer ce projet, son leader Hervé Salters s’est taillé une réputation avec Vercoquin, une formation en forme de clin d’œil à Boris Vian qui comptait en son sein le guitariste Sébastien Martel. Proche de l’Hôpital Éphémère, un squat qui réunissait aussi FFF ou Human Spirit (le premier groupe de Magic Malik), ce passionné de Fender Rhodes, de Clavinet ou de Farfisa a, pour l’occasion, sublimé une solide formation au piano…
À la fin des années 90, ce Mozart du riff quitte Paris pour San Francisco et le campus de Berkeley, autour de la zone dite de la Bay Area. Là-bas, il rencontre Quannum, une pépinière de talents du rap alternatif. Dingue de références afro-américaines, le collectif General Elektriks collabore donc avec des MC aventureux comme Blackalicious ou Lateef the Truthspeaker, deux talents proches du génial DJ Shadow. À cent lieues des tribuns du hip hop, cette immersion californienne a profondément influencé leur approche musicale.
Auteur de disques recommandables comme Cliquety Kliqk ou Good City For Dreamers, General Elektriks se distingue toutefois face au public. Toujours entouré de plusieurs claviers, Hervé Salters passe d’un instrument à l’autre avec l’énergie d’un atome, là où nombre de ses congénères campent sur les planches de manière statique. Virtuose et ludique, ce dispositif transforme chaque concert en fête avec, pour éléments moteur l’improvisation et un contact franc avec l’assistance. Loin de s’arrêter à ces performances haletantes, cette force tellurique se ressent aussi au travers de remixes pour des personnalités attachantes telles que le regretté DJ Mehdi ou bien encore Femi Kuti, le fils aîné du Black Président… Émouvant, Elektrik Men, le documentaire réalisé par son frère Laurent Salters témoigne de cette puissance sans égal.
Depuis les débuts du septième art, le piano occupe une place privilégiée. À l'époque du muet, Scott Joplin et le ragtime accompagnent les projections, donnant rythme, émotion et relief aux images. Cruauté du destin, l’éloquent Chanteur de Jazz d’Alan Grosland fut, en 1927, le premier film parlant mais symbolisé par un acteur européen grimé selon les maquillages racistes des blackfaces… Cette relation exemplaire entre clavier et image demeure aujourd'hui essentielle dans la musique de film. Évidemment, le jazz a fréquemment peuplé les plateaux de tournage européens ou américains. En France, Martial Solal a volontiers sonorisé les salles obscures en 1960 grâce à la bande originale d’À Bout de Souffle, la profession de foi de Jean-Luc Godard célébrée par Jean Seberg et Jean-Paul Belmondo, un couple d’acteurs particulièrement sexy. Novatrice, l’écriture nerveuse du compositeur hexagonal a largement épousé les contours de la Nouvelle Vague, d’après ce courant cinématographique révolutionnaire. Fondamental, le piano si bien détaillé par Laurent de Wilde et sa biographie de Thelonious Monk est devenu, à cet effet, un personnage à part entière, capable de traduire l'urgence, la spontanéité et les non-dits des protagonistes.
Autre cas d’école, le pianiste Erroll Garner a connu un succès mondial en 1955 après son live Concert By The Sea donné à Carmel, la localité californienne chère à Clint Eastwood. Grand amateur du pianiste, ce dernier transcende, en 1971, l’œuvre-maison via Un Frisson Dans La Nuit soit Play Misty For Me d’après le standard du célèbre jazzman de Pittsburgh. Dans ce film intimiste tourné en intérieur nuit, un animateur radio joué par le cinéaste mélomane reçoit régulièrement les appels d'une auditrice anonyme qui lui réclame toujours la même chose : Play Misty For Me soit “Passe-moi Misty”. Porteuse d’une menace sourde, cette requête obsessionnelle et cette musique soigneusement mise en scène deviennent les éléments déclencheurs de l'intrigue, d’autant que le choix de la plage n'est pas anodin… Composé avec forte intuition par Erroll Garner en 1954 (pour l’anecdote, l’homme ne lisait pas la musique), ce morceau un brin rêveur voire mélancolique tranche alors singulièrement avec l’aura mystérieuse de la trame : du grand art.
Par Vincent Caffiaux