Au cours des années 1980, loin de leurs terres d’origine, des musiques traditionnelles venues du monde entier, fusionnées avec des sonorités électroacoustiques et électroniques, connurent une profonde mutation qui donna naissance à une nouvelle musique, résolument polymorphe. Afin de mieux la commercialiser, l’industrie musicale la baptisa « world music », avant qu’elle ne soit ensuite réinventée sous le nom de « Sono Mondiale ».

Dès lors, des musiciens issus de pays lointains accédèrent à une reconnaissance et à une popularité internationales jusque-là inédites. Ce phénomène permit la découverte d’un univers foisonnant de musiques fascinantes et favorisa des rencontres sans précédent entre artistes de différentes latitudes et de parcours variés. La conséquence la plus féconde de ce processus d’hybridation progressive fut, au-delà des identités nationales ou continentales, l’émergence d’une vaste constellation de musiques inclassables. Des musiques sans étiquette, en accord avec la manière dont les musiciens eux-mêmes définissent leur art : « on joue de la musique ».

DE LA PÉRIPHÉRIE AU CENTRE DU MONDE

Le vingtième siècle fut le temps du développement et de l’expansion planétaire de l’industrie musicale. Dans un double mouvement, à la vitesse inégale, il s’est effectué depuis les épicentres industriels (d’abord les États-Unis, puis l’Angleterre et les autres pays européens) vers le reste du monde, dans une progression qui s’accélère de façon exponentielle après la fin de la deuxième guerre mondiale. Ensuite, ce mouvement s’est propagé, beaucoup plus lentement, de la « périphérie sonore » mondiale vers les centres de production industrielle. Grâce au travail remarquable de découverte et récollection des musiques « d’ailleurs » réalisé par des ethno-musicologues et chercheurs de sons « exotiques » (dont Alan Lomax et Deben Bhattacharya sont des références), ce développement a également été provoqué par la migration progressive de musiciens de pays lointains (notamment des anciennes colonies) vers les pays industrialisés.

Au début des années 70, le marché international de la musique présentait une domination écrasante de la diffusion et commercialisation de musiques étasuniennes et européennes sur les marchés locaux des pays du reste du monde « en voie de développement (industriel) ». La variété internationale, le rock et (dans une mesure plus restreinte) le funk et le jazz, dominaient sur les ondes radio, les écrans de télévision et, surtout, dans les charts. À l’inverse, la présence de musiques « extra occidentales » sur le marché étasunien ou européen était quasi inexistante. 

LE JAZZ ET LE ROCK À L’OUVERTURE

Ce fut grâce à la curiosité et à l’intelligence de certains musiciens de rock et de jazz, notamment anglo-saxons et étasuniens, que de remarquables musiciens de pays lointains commencèrent à être enregistrés et diffusés dans les pays industriels. Des musiciens comme Robert Plant et Paul Simon, Don Cherry et John McLaughlin, entrouvrirent les portes des compagnies multinationales. Des disques de musiciens du monde commencèrent ainsi à circuler en dehors des marchés locaux, où ils avaient atteint une grande notoriété. Cette ouverture inspira également des formations aventureuses comme le groupe néerlandais The Ex, dont les collaborations avec des musiciens éthiopiens ou d’autres traditions musicales contribuèrent à élargir le dialogue entre rock indépendant et musiques du monde.

Ces « contradictions apparentes » de l’industrie musicale (entre besoin de nouveauté et prise de risque commerciale), ainsi que le développement technologique propre aux matériaux musicaux, ont contribué à l’adoption de nouveaux instruments électriques (analogiques) tandis que le son des orchestres, groupes et autres formations devinrent électroacoustiques dans (presque) toutes les latitudes. Des musiciens éclairés et innovateurs de pays lointains commencèrent à fusionner des musiques populaires nationales (traditionnelles ou folkloriques) avec le rock et le jazz importé (des États-Unis et d’Europe). Ainsi, de nouvelles sonorités surgirent partout dans le monde. La fin de certaines guerres transcontinentales et l’instauration de nouvelles dictatures provoquèrent ensuite de nouvelles migrations d’artistes (principalement des musiciens) vers les pays industriels et, au cours des années 80, la sonorité du monde avait complètement changée. 

DU FOLKLORE A LA WORLD MUSIC

Sur le marché international, une place plus importante était acquise par les musiques populaires latino-américaines et africaines, moyens-orientales et asiatiques, distribuées par des labels indépendants (Buda Musique et Iris Music en France, méritent une mention spéciale). Puis, d’autres labels ont été créés pour produire, enregistrer et distribuer directement ces musiques d’ailleurs, dont les plus importants furent Real World et Luaka Bop, fondés respectivement par les musiciens de rock Peter Gabriel et David Byrne. Ensuite, au vu de l’énorme diversité et le potentiel commercial que cela représentait, les multinationales de la musique créèrent elles aussi leurs propres départements « world ».

Parallèlement, l’évolution technologique vers l’électronique numérique et l’apparition de synthétiseurs, compresseurs, émulateurs et autres appareils consacrés à transformer les sons acoustiques, provoqua une véritable révolution dans le traitement du matériau musical. Ces nouveaux « instruments » intégrés d’abord aux musiques électroniques expérimentales et au rock, ensuite au jazz et à la pop music, finirent par être aussi associés aux sonorités des instruments ancestraux et folkloriques.

Loin de leurs terres d’origine, des musiques traditionnelles fusionnées avec des sonorités électroacoustiques et électroniques vécurent une mutation profonde pour devenir une nouvelle musique, absolument polymorphe. Pour mieux la vendre, elle fut nommée « world music », une appellation générique traduite par « musique du monde » (étiquette que certains voulurent réserver aux musiques traditionnelles acoustiques) et, ensuite transformée (à Paris, autrefois épicentre de la musique du monde) en « Sono Mondiale ». Une élite de producteurs et de journalistes éclairés (en France et autres pays européens) joua un rôle important de découverte, de sensibilisation et de diffusion de ces nouvelles musiques, à travers la radio, la presse écrite et la direction artistique de certains festivals (tels RKK, Rémy Kolpa Kopoul, producteur à Radio Nova et programmateur au festival Fiesta à Sète, avec qui vous pourrez faire connaissance dans “L’Improbable Portrait” sur Qwest TV). Cette démarche de découverte se retrouve également dans plusieurs documentaires consacrés aux musiques du monde, tels que Get on Dakar!, Tambours de Tokyo ou Bardes de Gengis Khan, qui témoignent de la vitalité de traditions musicales souvent méconnues du grand public occidental.

APRÈS LA FASCINATION, L’HYBRIDATION BANALISÉE 

Des musiciens de pays lointains ont connu une reconnaissance et une popularité internationale inouïes auparavant. Vers la fin du vingtième siècle et à l’aube du nouveau millénaire, des chanteurs comme le sénégalais Youssou NDour, le brésilien Caetano Veloso, le pakistanais Nusrat Fateh Ali Khan, l’algérien Khaled, ainsi que des centaines d’autres musiciens venus du monde entier, remplissaient les plus prestigieuses salles européennes. Pendant deux décades, ces musiques jouirent d’un succès qui dépassa les prévisions les plus optimistes. Cela provoqua la découverte d’un monde illimité de fascinantes musiques, ainsi que des rencontres inédites entre musiciens de diverses latitudes et issus de différents contextes artistiques (dont le musicien argentin Melingo, passé du rock au tango, ou le groupe d’origine nantaise Orange Blossom qui réunit des musiciens de diverses origines sont un bon exemple). Des collaborations comme celles de Taraf de Haïdouks & Kočani Orkestar incarnèrent particulièrement cette période d’effervescence, où les traditions roms des Balkans rencontrèrent de nouveaux publics internationaux grâce à de nombreux festivals et tournées dans le monde entier. Dans cette dynamique, certaines figures comme Manitas de Plata ont également contribué à populariser des expressions musicales issues des traditions gitanes, en les rendant accessibles à un public international bien au-delà de leurs contextes d’origine.

Probablement, la  meilleure conséquence de l’hybridation progressive est la création d’une vaste constellation de musiques inclassables (comme le furent celles du groupe Shakti, du trio Codona, ou celle du trio français Hadouk). On peut également y associer des parcours comme celui d’Olivier Ker Ourio, harmoniciste dont le jeu s’inscrit dans une tradition jazz ouverte aux influences multiples. Néanmoins, l’hybridation a généré aussi une sorte de « mode culturelle » qui, dirigée par des fonctionnaires sans véritable connaissance musicale, a fini par banaliser le concept, confondant les bonnes musiques des autres, celles qui possèdent un fondement culturel et un développement artistique solide et celles qui s’avèrent être un produit aux couleurs exotiques facile à vendre. Et si, au moment le plus haut de son évolution ces musiques étaient une façon de « voyager sans passeport », aujourd’hui beaucoup de musiciens du monde sont interdits de voyage et privés de visas, tandis que les plateformes de streaming audio ne les mettent pas en avant, ou ne les rémunèrent pas à leur juste valeur. 

Par Francisco Cruz