À l’image de Düsseldorf, en Allemagne, et de Manchester ou Sheffield, au Royaume-Uni, Détroit a façonné une musique à l’aune de son environnement industriel. Dans les années 1940 et 1950, les bluesmen venus du Sud profond ont ainsi sublimé l’incandescent mojo au profit de titres volontiers électriques… Une décennie plus tard, le label Motown a rapidement imposé une soul sophistiquée servie par des figures comme Stevie Wonder, Marvin Gaye ou Diana Ross. Dans le sillage, la “Motor Town” et ses satellites, dont Akron et ses consortiums de pneumatiques ou le campus concomitant d’Ann Arbor, ont généré une scène rock disruptive portée par les iconoclastes Devo ou Stooges. Enfin, lorsque le tout-puissant secteur automobile s’est effondré, une nouvelle génération a transformé les entrepôts de la principale commune du Michigan en laboratoires sonores. Dans les années 1980 est ainsi née la techno, un courant futuriste et minimaliste incarné par les Belleville Three, soit Juan Atkins, Derrick May et Kevin Saunderson...
Fondée à Détroit en 1959 par Berry Gordy, la Tamla Motown a profondément transformé la musique populaire. Installée au cœur d’une ville dominée par les chaînes automobiles Ford et General Motors, cette firme discographique transpose de façon troublante le taylorisme ambiant, d’après cette planification systémique du travail. Alimentés par Holland-Dozier-Holland, la Sainte-Trinité des arrangeurs-compositeurs, et emmenés par un side band redoutable baptisé les Funk Brothers, de jeunes interprètes parmi lesquels le merveilleux Smokey Robinson, le prodige Stevie Wonder, et les harmonieux Four Tops ou Supremes imposent un style soul identifiable à ses basses entêtantes, ses tambourins syncopés et ses harmonies vocales héritières de la liturgie locale. Moins brut que Stax ou Hi Records, ce catalogue prolifique va donner un surnom éloquent à la grande cité du nord des États-Unis : Hitsville U.S.A.
Toutefois la Tamla dépasse vite le strict cadre musical. Dans une Amérique traversée par la ségrégation raciale et les luttes pour les droits civiques, le label réussit l’exploit de séduire simultanément les publics noirs et blancs. Aux antipodes du qualificatif infâme de race music, les musiciens sont diffusés par des stations radiophoniques grand public, remplissent les salles de concert et pénètrent les foyers d’une société profondément divisée. Cette réussite contribue à faire tomber certaines barrières culturelles. Enrichie par des œuvres de toute beauté comme le manifeste humaniste What’s Going On de Marvin Gaye, par des suites psychédéliques telles Puzzle People et Cloud Nine des Temptations, ou par les vignettes mordantes d’Edwin Starr dont les fulgurants War et Funky Music Sho Nuff Turns Me On, le catalogue devient une vitrine de l’ascension sociale. C’est avant le début des années 70 et le déménagement des studios en Californie, une autre histoire…
À l’instar du légendaire et très politique MC5, un gang managé par l’hallucinant John Sinclair (écoutez-donc le 33-tours John Sinclair Presents Detroit Artists Workshop chez Strut), Iggy Pop et les Stooges symbolisent certainement les visages les plus radicaux de Détroit. Dans une métropole marquée par les tensions, leurs compositions traduisent un son sans concession. Là où la Motown cherche une forme de sophistication capable de réunir l’Amérique blanche et noire, les Stooges plongent dans un chaudron fait de saturation et de chaos. Avec l’album Fun House, le groupe amplifie les secousses sismiques émises par le premier LP (merci John Cale) et des hymnes viscéraux comme No Fun, I Wanna Be Your Dog ou 1969… Évolution notoire, ce deuxième enregistrement du gang d’Ann Arbor engage un dialogue détonant avec le free jazz. Le saxophoniste Steve Mackay y introduit ainsi des improvisations abrasives directement inspirées des recherches de John Coltrane ou d’Albert Ayler. D’ailleurs, par delà des parenthèses jazz convenues, Iggy Pop évoquera souvent son admiration pour l’intensité du registre spirituel et la liberté de la new thing…
Creuset vibrionnant pour les Sex Pistols, Sonic Youth ou Hüsker Dü, Détroit favorise des répertoires sous tension, irradiés par une chaleur électrique. Le rock y côtoie le blues, la soul et le registre d’avant-garde : cette ouverture explique aussi les connexions d’Iggy Pop. Son compagnonnage avec David Bowie dans le Berlin de la guerre froide confirme la chose. Sur place, le Thin White Duke aidera notamment l’Iguane à relancer sa carrière avec les albums The Idiot et Lust for Life. Plus tard, ses travaux avec Ryūichi Sakamoto, l’un des piliers du Yellow Magic Orchestra, et interactions avec la scène britannique (on pense à David Sylvian et à Japan), étanchera cette soif artistique avec la ballade Risky. Bons concentrés, deux live enregistrés à la maison, dont un bel hommage à Ron Asheton, sont proposés par Qwest TV.
Originaire de la région de Clarksdale, l’un des sommets du Delta Blues, John Lee Hooker connaît, dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, le destin des trimardeurs décrits au sein de la trilogie U.S.A. par le génial John Dos Passos. Comme pour nombre de ses concitoyens du Sud profond, l’auteur du morceau fondateur Boogie Chillen’ et de Boom Boom entreprend un exode à la tonalité biblique. Il rejoint alors Détroit en longeant le fleuve Mississippi, épine dorsale du Midwest et partie intégrante de la mythologie américaine. Sur place, l’homme cherche naturellement un emploi dans les différentes usines et développe, en parallèle, douze mesures électrocutées qui marqueront le rock et des autorités de tutelle comme les Rolling Stones ou John Mayall et ses apôtres Eric Clapton ou Jeff Beck…
Capté par John Lee Hooker en 1967, le titre Motor City Is Burning commente les violentes émeutes qui explosèrent à Détroit cette année-là. Blues up-tempo relayé depuis par le film Detroit de Kathryn Bigelow, d’après la prise d’assaut du motel Algiers, cette plage reflète une tragédie sans nom avec pas moins d’une quarantaine de morts, des centaines de blessés et des milliers d’arrestations. Inscrit dans une tradition de contestation symbolisée par le saxophoniste John Coltrane via « Alabama » ou le batteur Max Roach et le déchirant « We Insist ! », le sorcier du blues balance alors un texte en forme d’uppercut : « Détroit est en train de cramer / et rien de peut l'empêcher, mec / Détroit est en train de cramer / et la société blanche ne peut l'éviter / Ma ville est en train de brûler totalement / c'est encore pire qu'au Vietnam ». Lucide, ce texte prend des airs d’inventaire subversif où sont recensés pêle-mêle les militants du Black Panther Party, les excès de zèle de la Garde nationale, et le corps expéditionnaire américain en Asie du Sud-Est… Immortalisé à Paris en 1970, un concert de John Lee Hooker traduit de fait cet état d’urgence…
Né à Détroit en 1952, Don Was grandit dans un milieu artistique bouillonnant, ce qui influencera largement sa carrière. Charismatique, il se fait connaître dans les années 1980 avec le duo Was (Not Was), un projet décalé à la croisée du groupe Dada et du funk des années 70… La formation connaît un succès international avec Walk The Dinosaur avant d’inviter Leonard Cohen, ce qui n’empêche pas Don Was de se lancer dans une remarquable carrière de producteur. Prédominante, sa touche repose sur la chaleur du son et la recherche du groove. Contrairement aux sessions numériques, Don Was privilégie souvent les prises live et l’énergie collective. Son travail porte ainsi l’empreinte urbaine locale… Fin mélomane, il sait surtout placer les artistes au centre du disque, avec une attention particulière portée aux climats.
Au fil des décennies, il produit des artistes majeurs comme les Rolling Stones, Bob Dylan, ou Brian Wilson, le patron des Beach Boys. Son travail millimétré avec le chanteur de raï Khaled (une plage comme Mauvais Sang n’a pas bougé d’un iota) reste exemplaire et confère au James Brown d’Oran une stature de premier plan. Fait significatif, depuis 2012, Don Was dirige Blue Note Records. Sous sa direction, le label lancé en 1939 par Alfred Lion continue donc d’accueillir de grandes figures du jazz comme Herbie Hancock, Wayne Shorter ou Norah Jones, tout en soutenant une nouvelle génération comme le collectif britannique Blue Lab Beats et leur électro-jazz décomplexé. Esthète dans l’âme, Don Was encourage les croisements entre jazz, soul, hip-hop et funk, le tout au travers de pressages vinyles remarquables. Les concerts d’Ambrose Akinmusire à Jazz à Vienne, ou du novateur Robert Glasper, au contact de Yasiin Bey (Mos Def), attestent de la bonne santé du catalogue…
Entre traditions griotiques, mélodies improvisées et rap, Karriem Riggins fait écho à Quincy Jones et à ses visions artistiques évolutives. Batteur virtuose, le natif de Détroit accompagne ainsi très tôt des chanteuses exigeantes mais différentes comme Betty Carter ou Diana Krall. Naturellement, son jeu souple mais précis attire le monde du rap : il devient alors l’un des producteurs et musiciens les plus respectés du hip-hop. Alternative aux scènes des côtes Est et Ouest, il travaille notamment avec Common sur Electric Circus un hommage brillant à Jimi Hendrix, ou avec The Roots et plus particulièrement avec Questlove, un percussionniste avec qui il développe une cousinade confondante.
Comme pour ces croisements, le rapport entre Karriem Riggins et le regretté J Dilla est central. Tous deux sont issus de cette métropole de la région des lacs et partagent une même science du rythme décalé, du swing imparfait et des arrangements organiques. Riggins contribue à faire vivre une culture urbaine nourrie par les traditions environnantes. Comme J Dilla, il participe à faire de Détroit une capitale du beatmaking. Il suffit d’écouter comment ce tandem fait swinguer les machines pour réaliser l’ampleur du phénomène. Créative, cette approche alimente également l’univers d’Eminem, autre enfant de Détroit, même si les esthétiques diffèrent singulièrement. Là où Eminem décrit avec force naturalisme une société gangrénée par la pauvreté et la violence (le film 8 Mile reste une bonne illustration dudit milieu social), Karriem Riggins explore l’apport rythmique et la mémoire induite. Surprenante et haletante, sa prestation auprès de J Rocc des Beat Junkies, au Moods de Zurich, conforte la donne.
Apparue sur les friches de Détroit au début des années 1980, la techno porte la marque de la désindustrialisation. Héritiers du funk cosmique de Parliament/Funkadelic et des partitions digitales des Allemands de Kraftwerk, les pionniers dont Juan Atkins, Derrick May ou Kevin Saunderson imaginent une musique mécanique, hypnotique, mieux sérielle. Dans les années 1990, Carl Craig devient l’une des figures majeures de la seconde génération-maison. Avec son collectif Innerzone Orchestra ou via son label Planet E Communications, cet adorateur de Prince, un funkateer lui-même largement inspiré à ses débuts par la new wave européenne, développe une techno sophistiquée, ouverte au jazz, à l’ambient et aux orchestrations élaborées. Des opus comme Landcruising, More Songs About Food and Revolutionary Art, une allusion à peine voilée au deuxième Carl Craig & Francisco Mora jouent Sun Ra - Qwest TV LP des Talking Heads, et sa sélection DJ-Kicks sont désormais des classiques du genre.
Contrairement à la house de Chicago, un répertoire directement lié au disco, la techno de Detroit privilégie les textures synthétiques, la répétition et une esthétique avant-gardiste. Si la House convie au partage et à la célébration, la techno de Détroit évoque davantage les machines, les panoramas urbains et la solitude qui en émane… Parfois véhémente comme l’induit le roster Underground Resistance (UR) et des activistes de la trempe de Jeff Mills, Mike Banks ou Robert Hood, cette création fait également tampon avec la recherche musicale de ces cinquante dernières années, une dimension analysée par Cycles Of The Mental Machine et La Couleur du Prisme, La Mécanique Du Temps, deux documentaires réalisés par Jacqueline Caux avec, en trait d’union, un certain Richie Hawtin alias Plastikman. Pertinente, cette démarche conserve un lien profond avec les traditions afro-américaines : derrière les séquenceurs et les boîtes à rythmes subsistent les traces du blues et ce même sentiment de déracinement, ces multiples mantras blafards…
Par Vincent Caffiaux