Sur le continent africain, mais aussi au sein des diasporas présentes en Europe et en Amérique du Nord, les musiques afro actuelles rendent hommage à un riche héritage musical. De nombreux artistes contemporains en perpétuent les traditions grâce à l’usage d’instruments acoustiques séculaires, en accord avec leur engagement culturel.
Ces répertoires anciens ont traversé le temps, portés par la transmission des langues, la richesse polyphonique et polyrythmique des chants ainsi que par la singularité sonore des instruments traditionnels. Toutefois, si une grande diversité de sonorités héritées du passé demeure vivante aujourd’hui sur le continent africain, c’est l’afrobeat qui s’est imposé comme l’expression identitaire, dansante et engagée de la jeunesse.
À la différence des centres urbains des pays hautement industrialisés du monde dit « occidental » (selon une vision eurocentriste), des grandes régions du monde continuent à évoluer sans oublier leurs traditions anciennes, elles aussi en mutation permanente. Cette persistance culturelle de la mémoire se perçoit nettement dans les expressions artistiques et, en ce qui concerne l’Afrique, notamment dans la musique.
Dans l’évolution des musiques africaines, et dans son actualité éphémère, le renouvellement permanent est une évidence. Que ce soit dans la musique sud-africaine, sénégalaise, malienne, ivoirienne, camerounaise, nigérienne, malgache, éthiopienne, marocaine, burkinabé, mozambicaine ou cap-verdienne, des traces musicales très anciennes demeurent présentes, inévitablement (déjà) fusionnées avec d’autres expressions musicales portées d’ailleurs, notamment par les (anciennes) colonisations arabes et, plus tard, européennes.
Ces anciennes musiques ont traversé le temps, portées non seulement par la force de transmission des diverses langues et la structure polyphonique des formes chantées, ou la polyrythmie parfois très sophistiquée des thèmes instrumentaux, mais aussi par la spécificité sonore des instruments ancestraux. Parmi ces instruments emblématiques on peut remarquer le rôle protagoniste de la kora, du guembri, du djembé, du ngoni, du balafon et du oud.
Des musiciens contemporains demeurent les garants des musiques ancestrales, avec un choix instrumental acoustique et séculaire cohérent par leur engagement culturel (voire politique). Sans pour autant répéter inlassablement la tradition orale, mais en l’intégrant à leur processus personnel d’évolution créative. Des musiciens virtuoses comme les koristes Ballaké Sissoko, Toumani Diabaté et Sona Jobarteh, les oudistes Anouar Brahem et Dhafer Youssef (évoluant davantage dans l’univers du jazz), sont quelques uns des plus remarquables musiciens qui font vivre les musiques traditionnelles à l’intérieur de leurs nouvelles créations ; tout comme l’ont fait autrefois le guitariste bluesman Ali Farka Touré, le groupe burkinabé Farafina, ou encore le chanteur et guitariste malien Boubacar Traoré. Plus récemment, des formations comme le Konkolo Orchestra témoignent également de cette vitalité créative en associant héritages locaux, improvisation et dialogues transcontinentaux.
Durant le vingtième siècle s’est produit également un phénomène de « retour musical », avec l’introduction sur les scènes africaines de diverses musiques américaines – notamment étasuniennes (blues, jazz, funk), cubaines et brésiliennes, dont les racines sont indubitablement africaines. Des racines portées par les vagues successives d’esclaves africains débarqués aux Antilles, au sud des États-Unis et au Brésil, sont revenues transformées et enrichies des siècles plus tard. Un retour amplifié par l’industrie musicale et sa diffusion mondiale, mais aussi par des influences culturelles et politiques du temps de la libération des anciennes colonies sous la tutelle de pays européens (France, Hollande, Portugal, Belgique, Italie).
Si l’influence de la musique brésilienne sur le renouveau de la musique cap-verdienne (notamment la coladeira et le batuque) semble être une évidence, c’est bien la musique cubaine qui a eu un impact majeur sur la musique africaine continentale. Juste retour aux sources si l’on pense à l’importance fondamentale des rythmes africains dans la structure du tumbao afrocubain et de la clave, essentielle à la musique cubaine. À l’instar de la rumba zaïroise ou congolaise, on y retrouve des formations comme l’Orchestra Baobab – qui réussit une redoutable mixture de mbalax et autres rythmes rapides de danse, avec son montuno, cha-cha-cha, pachanga et rumba. Sans oublier l’influence du reggae dont la musique de Tiken Jah Fakoly et d’Alpha Blondy sont les meilleurs exemples. Dans un registre plus intimiste, le chanteur sénégalais Ismaël Lô a également construit des passerelles entre traditions ouest-africaines et influences internationales, tout en conservant une profonde fidélité aux sonorités de son terroir, comme en témoigne son répertoire et notamment l’album Iso Lo.
Autant dans le continent africain qu’au cœur des diverses diasporas éparpillées en Europe et en Amérique du Nord, les musiques actuelles honorent la mémoire des musiciens ancestraux. Ceci à travers un double mouvement de reconnaissance des origines et de réaction face à l’uniformisation du son global dessiné par les studios (et désormais l’IA) afin d’optimiser la rentabilité, d’abord des maisons de disques, puis des plateformes de diffusion digitale.
Si une pluralité de sons traditionnels demeurent bien vivants aujourd’hui sur le continent africain, parfois même avec un regain d’intérêt dans certaines régions, c’est bien grâce au son électroacoustique de l’afrobeat, inventé il y a un demi-siècle par les nigériens Tony Allen et Fela Anikulapo Kuti et réinventé sans cesse depuis par ses fils Seun, Femi et petit fils Madé Kuti (ou par Burna Boy, Wizkid, Asake, Tems ou Davido dans un version plus urbaine de l’Afrobeats / Afro-fusion), qu’il est devenu le son identitaire, dansant et engagé, de la jeunesse africaine. D’autres artistes comme l’angolais Toto ST et la chanteuse malienne Fatoumata Diawara renouvellent de façon remarquable l’héritage ancestral africain, en se rapprochant aussi du rock, de la pop et du jazz. En Afrique australe, des projets tels que Siselabonga ou Ingoma Busuku démontrent également comment les traditions vocales communautaires, les polyphonies et les rythmes hérités peuvent dialoguer avec les sensibilités contemporaines sans perdre leur fonction culturelle première.
Cette permanence des héritages musicaux se reflète également dans le cinéma documentaire. Des œuvres comme Entre Nous, ou encore You Africa, consacré à Youssou N'Dour, mettent en lumière la manière dont les artistes africains et les diasporas construisent leur identité autour de la mémoire, de la transmission et de la création contemporaine. Ces regards documentaires rappellent que les traditions musicales africaines ne relèvent pas d’un patrimoine figé, mais d’une matière vivante en perpétuelle transformation.
Par Francisco Cruz